DE HERGE A L'EVANGILE
Jean Torton a connu la grande époque du journal Tintin. Entre 1962 et 1973, il a dessiné un grand nombre d'histoires complètes en quatre planches et des histoires à suivre. A la même époque, les lecteurs du "Soir" l'ont découvert dans une bande verticale sur "Les Mayas". Ensuite, pour un autre éditeur, sous le pseudonyme Jeronaton, il a imaginé et dessiné plusieurs aventures au pays des Mayas et dans l'Egypte des Pharaons. Puis, avec Claude Lambert et Olivier Cair-Hellon pour les textes, il s'est lancé dans la grande aventure de "La Fresque Biblique" un travail de dix années pour raconter l'Ecriture Sainte en dix volumes.
Reconnu comme l'un des représentants les plus talentueux de la bande dessinée peinte, il a maintenant entrepris la réalisation de "Yeshoua - La Promesse du Royaume", un évangile en BD, en plusieurs tomes, dont le premier Intitulé "L'envoyé" est déjà publié.
Né à Ghlin (Mons) en 1942, le jeune Jean Torton s'ennuie sur les bancs de l'école de dessin et, à 17 ans, il décide d'aller présenter ses croquis au journal Tintin. Mais il se trompe d'adresse et arrive au studio d'Hergé. "Une chance car, alors, je n'aurais pas été bon pour le journal. Mes croquis lui ayant plu, Hergé m'a autorisé à venir travailler dans son atelier. Je faisais ce que je voulais et il corrigeait mes travaux. C'est donc lui qui m'a formé et quand j'ai été prêt, il m'a présenté au rédacteur en chef de Tintin." En avril 62, le journal publie sa première histoire: "Little Big Horn River"qui sera suivie par beaucoup d'autres, ainsi que par des illustrations de nouvelles.
Fin des années 60, il se tourne vers le dessin animé et, pour le studio Belvision, il dessine les décors de films comme "Le Temple du Soleil", "Astérix et Cléopâtre" et "Gulliver". Puis il revient à la BD pour de grandes sagas au coeur de civilisations aujourd'hui disparues.
Mais n'étant plus satisfait de son travail, il décide un "retour à la nature dans une ferme du sud de la France" et une remise en question spirituelle qui débouchera sur de nouvelles BD peintes, puis "La Fresque Biblique" et "Yeshoua".
Dans les années 70, Jean Torton quitte l'équipe du journal Tintin. Il part avec quelques amis dans le Midi. Pour le dessinateur, c'est le début d'une remise en question et d'une longue recherche spirituelle.
"J'ai jeté à la poubelle tout ce que j'avais reçu de mon éducation catholique bourgeoise, car je voulais faire mes propres choix. J'ai alors étudié les grands courants mystiques et philosophiques: Confucius, le Coran, le Bouddhisme tibétain... On va chercher ailleurs ce qu'on a chez soi. Quand j'ai voulu aborder la Bible, je me suis rendu compte que cela allait prendre beaucoup de temps et j'ai eu l'idée d'en faire un travail artistique.
Paradoxalement quand j'ai fait la Fresque, je n'étais pas croyant. Ce travail qui m'a bien plu, ne m'a pas converti. Pourtant des graines avaient été semées, mais elles mettront du temps à germer.
- Quelle découverte de la Bible avez-vous faite?
- Ce livre très ancien, d'une richesse extraordinaire, parle en quelque sorte de l'humanité entière. Et, contrairement à la plupart des autres livres anciens, c'est un ouvrage honnête, car il n'est pas trafiqué en fonction du pouvoir en place.
Le processus de la révélation est aussi très intéressant. Cet enseignement évolue avec le peuple, à son rythme.
- Pourquoi l'artiste l'a-t-il traduit de façon très réaliste?
- Pour les autres BD, je pense de plus en plus que le réalisme n'est pas la bonne formule, mais pour la Bible et les Evangiles c'est la meilleure. L'hyperréalisme permet au lecteur d'être spectateur de ce qui s'est passé. L'artiste s'efface et montre scrupuleusement le contexte historique et crée les conditions de quelqu'un qui vit au temps du Christ et le rencontre. Cela impose aussi une lecture sans présupposé, sans partir avec l'idée: "C'est le Fils de Dieu." Les apôtres eux-mêmes ont mis longtemps à le découvrir.
- Consacrer dix ans à un tel travail, n'était-ce pas un fameux risque?
- C'était surtout un choix. A l'époque, je vivais dans la nature, élevant mes chèvres et cultivant mon jardin, et je faisais la Bible en plus. Le but n'était pas de réaliser de gros bénéfices. Pour les Evangiles, non plus d'ailleurs!
- Envisagiez-vous déjà "Yeshoua"?
- Non. Quand j'ai fait la Bible, le Nouveau Testament m'apparaissait comme le moins amusant à illustrer. C'est quelqu'un qui parle, alors qu'ailleurs il y a de l'action, des batailles...
Maintenant, je trouve le Nouveau Testament de loin plus intéressant que l'Ancien. Mais il m'a fallu du temps et tout un travail pour entrer dedans.
J'ai lu et réécrit pour moi les Evangiles. Puis j'ai recommencé et re-recommencé, ça a duré des années. Encore maintenant, chaque jour, je m'oblige à une heure de travail sur le texte. Dans la Bible, Dieu dit: "Je me ferai découvrir par celui qui me cherche". Vraiment, il y a quelque chose de cet ordre-là.
Avec "Yeshoua", j'espère pouvoir faire tout l'Evangile en détail. Mais dans les prochains épisodes, je vais alléger un peu: plus d'images et moins de textes.
- Comment lisez-vous l'Evangile aujourd'hui?
- Je n'aurai jamais fini de faire le tour de ce livre et je voudrais pouvoir arriver à tellement y entrer que je me laisserais emporter... je ne sais pas où. C'est mon souhait le plus profond.
- Ça ne vous pèse pas de vous écarter du reste de la BD?
- Qu'ai-je à perdre? Remplacer cela par un petit peu de succès, de reconnaissance sociale, d'argent dans le porte-monnaie, de facilités... est-ce que ça en vaut vraiment la peine? Où trouver ailleurs un message d'espérance aussi fort et qui tiendrait mieux la route? C'est tellement beau que, même si ce n'était pas vrai, ça vaudrait là peine d'en vivre.
- Cette redécouverte de Jésus vous fait-elle voir l'Eglise différemment?
- Un copain curé m'a dit: "Ne te fais pas d'illusion, tu es marginal et tu le resteras. Il en faut." Donc marginal, mais je ne serai jamais comme Luther ou d'autres qui disent: "L'Eglise se trompe, moi j'ai raison". Luther avait raison de ne pas être-d'accord, mais il n'avait pas raison de croire que lui avait raison et les autres tort. Les grands saints ont eu maille à partir avec l'Eglise, mais ils ne sont pas partis. Indiscutablement, les Evangiles passent avant tout le reste, mais heureusement que l'Eglise fait un autre boulot que moi au service des Evangiles.
Jean-Pierre BRASSEUR