Rencontre avec le dessinateur américain André Le Blanc,
son illustrateur et avec Iva Hoth, sa scénariste.
C'est en mai 1963 que La Bible en bandes dessinées, de Iva Hoth et André Le Blanc, fut pour la première fois publiée en France par La ligue pour la Lecture de la Bible dans le journal Tournesol. Le succès futimmédiat et, dès l'automne 1975, six volumes en format de poche noir et blanc furent édités. Le tirage atteignit jusqu'à 250 000 exemplaires. En 1987, une nouvelle édition en couleurs de trois albums voit le jour et, en 1996, en couleurs toujours, suivent Le Nouveau Testament et La Bible en BD - complète, plus de 760 pages. Cette Bible en BD est en outre régulièrement republiée en épisodes dans Tournesol.
Le pasteur André Adoul, fondateur de Tournesol, fut à l'origine de l'adaptation française.
Dès l'apparition des premiers épisodes de cette Bible en France, le style de l'illustrateur fut tout de suite remarqué : un dessin réaliste, classique, mais élégant, intelligent et plein de finesse. Qui donc était cet artiste au patronyme tellement français et qu'avait-il fait d'autre ? Presque vingt ans plus tard, j'entrai en contact avec lui. Ce fut le début d'un long échange épistolaire. André Le Blanc habitait New York et, très aimablement, accepta de se livrer au jeu de l'interview.
Le dessinateur naquit en 1921 en Amérique centrale. De parents français du côté maternel, et latino-américain du côté paternel. Son épouse Elvira est née au Brésil, et ses deux filles, Frances et Vivian, ont la double nationalité brésilienne et américaine. Le père d'André Le Blanc était exportateur de produits exotiques. Mais écoutons notre invité parler de son enfance et de sa carrière.
André Le Blanc : Mon histoire a commencé en Amérique centrale. J'ai encore des souvenirs extrêmement précis de ma tendre enfance, avec l'image de plages d'un blanc étincelant, lavées par une mer toujours verte... le bruit des tambours de la jungle et les bougainvilliers à l'odeur si douce. Il y eut pourtant un jour une ombre à ce tableau idyllique. Au cours d'un séjour à Cuba, au début des années 20, une révolte éclata, la situation politique était très troublée. Mon père fut tué par une balle perdue.
Ma mère espérait retourner en France où elle avait de la famille, mais elle tomba subitement malade. Heureusement, elle se rétablit vite et trouva un travail de couturière. J'allais alors à l'école à New York. J'appris l'anglais et, dès l'âge de sept ans, je me découvris un certain talent pour le dessin. Je dessinais en effet tout le temps. Je fis des décors et des affiches pour de petites pièces de théâtre et suivis alors les cours de l'Ait Student League.
En 1940, à l'âge de dix-neuf ans, grâce à une petite annonce, j'entrai au studio Eisner et Iger (1) et, l'année suivante, au studio Binder(2), où j'appris toutes les ficelles du métier de dessinateur de BD. Je travaillais alors sur les séries Sheena, une sorte de Tarzan au féminin, créée par Iger, puis Captain Marvel, Doc Savage, Doc Strange, Bullet Man... Le Fantôme du Bengale, Rex Morgan... J'ai dû travailler avant et après-guerre sur 10 ou 15 séries connues. Je faisais le crayonné ou j'encrais...
et quelquefois les deux à la fois. J'ai aussi réalisé beaucoup d'illustrations et des affiches, j'ai même été animateur au studio de dessins animés Hanna Barbera. je suis aussi l'auteur des séries Intellectual Amos, en 1945, Pito et d'une jolie fille de la jungle, Morena FIoor. [A la fin de la Seconde Guerre mondiale, André Le Blanc fut saisi par l'appel de l'aventure et décida de partir pour les Antilles. ]
A Cuba, je continuai de dessiner et j'envoyai des dessins par la poste à un éditeur new-yorkais. Je réalisais aussi beaucoup d'aquarelles. C'est alors que, grâce à des amis, j'envisageai de partir pour le Brésil. Je trouvai assez vite du travail comme reporter dessinateur au journal 0 Globo. Je voyageai alors beaucoup en Amérique du Sud, au Moyen-Orient et enAsie, et je fis bien sûr de nombreux croquis.
J'illustrai aussi des livres et des magazines et exposai mes aquarelles. je fis aussi la connaissance d'un célèbre écrivain d'histoires pour enfants, Montero Labato, le " Mark Twain du Brésil ", qui venait de se lancer dans l'édition.
Un jour nous décidâmes, ma femme et moi, d'aller passer quelque temps à New York. Ce séjour allait changer notre vie. Je rencontrai Ed Elsner, le directeur artistique des éditions David C. Cook, qui recherchait un dessinateur pour un projet
ambitieux : l'adaptation de la Bible en bandes dessinées pour le journal Pix. Je lui montrai mes nombreux croquis... et nous eûmes plusieurs entrevues. Entre-temps, j'avais obtenu quelques commandes d'illustrations chez un autre éditeur.
Et puis, à ma grande surprise, j'appris que j'avais été choisi pour illustrer cette Bible.
Notre séjour à New York se prolongea donc... jusqu'à y habiter définitivement. Ce travail devait durer environ sept années. je m'y suis consacré entièrement. Même mes deux voyages en Terre sainte avaient pour but d'en savoir plus sur les lieux bibliques, je comprenais alors de mieux en mieux mon scénario et certains passages obscurs de l'Ancien Testament s'éclaircissaient pour moi. je fis de nombreux croquis en Israël et, pour les personnages, je pris souvent ma femme et mes deux filles comme modèles. J'ai été étonné du succès de cette BD. Les premières planches parurent dans Pix en 1959 et furent réunies en albums en 1973. Ce travail a été avant tout un travail d'équipe et je dois dire que, dans toute ma carrière,
je n'ai jamais rencontré des personnes aussi extraordinaires que ma scénariste Iva Hoth et le directeur Ed Elsner.
Nous devînmes de véritables amis. J'ai fait beaucoup d'autres travaux pour les édifions David C. Cook... Notamment des illustrations destinées aux livres des écoles du dimanche'Ce travail sur la Bible a bouleversé non seulement ma vie et celle de ma famille mais aussi, je crois, la vie de millions de personnes qui ont lu l'ouvrage. C'est là ma plus belle récompense : celle d'avoir participé et de participer encore à l'avènement du Royaume de Dieu.
L'une des fille d'André Le Blanc, Vivian, est pasteur de l'Eglise épiscopalienne à New York. André Le Blanc travaille toujours, il a aussi enseigné le dessin pendant onze ans à la School of Visual Art, de New York, il peint et voyage beaucoup.
Il vient aussi d'éditer une série de cinquante petite cartes illustrées racontant les grands épisodes de la Bible.
Nous les verrons peut-être un jour en France.
Guy Lehideux
1.Will Eisner (Le créateur du fameux SPIRIT) et Jerry Iger fondèrent en 1937 le studio "Eisner et Iger".
Jerry Iger, moins connu en France que will Eisner, fut scénariste et dessinateur de Sheena et de super héros pour les "comics books": Wonder Man, wonder Boy... Il a aussi travaillé pour les Classics Illustrated.Interview de Iva Hoth, scénariste de La Bible en bandes dessinées
LA BIBLE en bandes dessinées vit le jour pour satisfaire un besoin certain. Au milieu des années 40, les éditions
David C. Cook s'aperçurent que les journaux destinés aux enfants des écoles du dimanche ne parvenaient plus à capter l'intérêt des garçons et des filles. Une étude fut réalisée à ce sujet et la réponse ne fut pas surprenante car, dans les années 40, la bande dessinée remportait un énorme succès auprès du public.
Alors, nous décidâmes d'introduire de la BD dans le nouveau journal que nous allions créer. Sunday Pix fut lancé en 1949. Le premier numéro avait deux grandes rubriques illustrées au moyen de BD. la leçon de l'école du dimanche, avec des aventures bibliques, et Tullus, (1) une histoire à suivre, qui eut un énorme succès pendant plus de 20 ans. Les réactions à cette nouvelle expérience furent diverses.
" C'est formidable ! " disaient les enfants. " Non !, disaient les adultes, la BD n'est pas convenable pour un journal chrétien ! " Les responsables des Eglises, voyant que les enfants attendaient avec impatience leur journal chaque semaine et lisaient avec enthousiasme les histoires bibliques, les histoires de missionnaires et des héros de la foi chrétienne, reconnurent le bien-fondé de cette décision. Pix atteignit rapidement un tirage d'un million d'exemplaires et fut distribué dans toute l'Amérique du Nord. Il devint l'hebdomadaire chrétien pour enfants le plus important du pays.
Nous avons donc commencé par publier une série de biographies sur les grandes figures de la Bible. On nous demanda très vite de faire des recueils, ce qui fut fait plus tard.
L'idée nous vint ensuite d'une adaptation de la Bible en BD. Le projet fut lancé en 1958. Mais il se révéla tellement complexe et ambitieux que ce fut seulement le 4 octobre 1959 que parurent les premières planches. Le travail était difficile. Je devais à la fois écrire le scénario et donner les directives au dessinateur. Chaque détail devait être vérifié. Par exemple, le style des vêtements portés par les nomades
du temps d'Abraham, par les Egyptiens, les Babyloniens, les Assyriens, les Romains, les plans du
Tabernacle et du Temple de Salomon, la hauteur et l'épaisseur des murs de la cité de Jérusalem et l'apparence bien réelle des paysages bibliques.
Tout cela devait être aussi précis que possible, chaque chose devait être décrite en détail. Une fois les instructions destinées au dessinateur établies, elles étaient envoyées, ainsi que le scénario, au Dr Elvin Obster, un spécialiste de la Bible, pour être sûr que cette forme simplifiée ne trahisse pas le texte original.
Le dossier était ensuite adrssé au directeur artistique Edward Elsner, chargé de trouver le dessinateur susceptible d'exécuter ce projet. Cet artiste fut André Le Blanc.
Avec le dessinateur, le travail se déroulait en deux temps. D'abord, il y avait le stade des croquis et des indications de couleurs qu'il nous envoyait. Les croquis et les esquisses étaient examinés et discutés par la scénariste, le directeur artistique et le spécialiste de la Bible. Quand le feu vert était donné, le dessinateur exécutait les illustrations et les couleurs définitives. En plus de familiariser les jeunes lecteurs avec la Bible, nous voulions aussi faire connaître aux enfants les grands missionnaires chrétiens des temps modernes.
Je suis toujours surprise et heureuse de constater que notre Bible en bandes dessinées et d'autres histoires publiées dans Pix ont été éditées en plus de 105 langues et distribuées dans plus de 90 pays sur tous les continents. Nous avons reçu de nombreuses lettres, même de Russie, et un de nos agent, rentrant récemment d'un voyage en Extrême-Orient, nous a appris que des exemplaires de La vie de jésus se vendaient dans les rues au Bangladesh. Les gosses faisaien la queue pour les obtenir et leur père les lisait aussi. je ne pouvais espérer une plus belle récompense.
propos recueillis par Guy Lehideux.
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